May Telmissany

Writer

La littérature

comme toute forme d'art est la preuve que la vie ne suffit pas

Manuscript


Arabi, Faransawy, Englizi

Comme les oiseaux (traduit de l'arabe par Mona Latif-Ghattas)

Le long de ces douze ans : l’été malgré la chaleur, le Caire reste unique, le quartier d’Héliopolis, les escapades à la mer, les soirées tranquilles avec les amis. L’hiver malgré le froid, le Canada reste unique, Ottawa entre lac et canal, l’enseignement à l’université, la joie de côtoyer des étudiants dans la vingtaine. Je ne me suis pas encore ajustée au rythme des saisons pour compléter la scène. La scène de l’écrivain en exil. Je continue à migrer à contre saisons. À l’envers des oiseaux. Un jour, le rythme s’ajustera. Je dis ceci avec un mélange de confiance et d'incertitude. 

Ceci n'est pas un paradis (à paraître chez Mémoire d'encrier, Montréal)

Extrait des mémoirs publiés en arabe en 2009: Lel gannah sour


 Tête baissée

Lorsque mon père est mort, il avait un cancer au cerveau. J’ai appris qu’il était atteint un an après mon départ au Canada, six ans après la déclaration de la tumeur. Il avait choisi de ne rien dire à personne, à l’exception de mon frère aîné, jusqu’au jour où il lui était devenu impossible de se cacher. La paralysie a frappé le corps après six ans, la mort, elle, a attendu quatre ans de plus. Je quittais Montréal pour aller le voir chaque été à Héliopolis, lui offrant des bouteilles de sirop d’érable et des boîtes de camembert. J’assistais à la déchéance de son corps en faisant semblant qu’il avait de l’appétit. C’était un glioblastome de type secondaire. La tumeur était proche du crâne, entourée d’un liquide qui empêchait sa propagation. Une tumeur anarchique qui pesait à peine quelques grammes mais qui ravageait le corps. Bataille déséquilibrée entre les oncogènes et les anti-oncogènes. Le malade, dans cette bataille, est un condamné à mort qui ignore la raison de son châtiment. Et qui attend. Dix années d’attente au cours desquelles les mains qui n’arrivaient plus à tenir le stylo se sont ankylosées. La langue qui n’arrivait plus à remuer s’était réfugiée impuissante dans un coin de la bouche. Les jambes ont cessé de porter la masse osseuse, aussi mince était-elle devenue, et se sont contentées de s’aligner sur une chaise roulante. La tumeur qui n’a pas épargné les capacités motrices a laissé l’intelligence presque intacte. J’allais rendre visite à un père lucide, entre autres de sa lente agonie, de sa mort en lui-même. 

Ottawa, 2010